Version originale en anglais sur arithmon.substack.com

Le mot qui manque

Trois noms qui ne marchent pas, et une question ouverte.


J’ai eu beau chercher, ce que je fais ne rentre dans aucune case. Alors voici le truc à nu, et ma question pour la fin : comment on appelle ça ?


Trois mots me sont venus, à des moments différents, pour décrire ce que je fais en développant le framework GIFT. Chef d’orchestre. API humaine. Cristallisateur. Chacun capture quelque chose. Aucun ne convient quand on regarde de près.

Chef d’orchestre, c’est flatteur, et c’est faux. Un chef a une partition. Il sait où le morceau va. Il connaît chaque instrument et corrige les fausses notes parce qu’il les entend. Moi je n’ai pas de partition. Je n’entends pas toujours les fausses notes : un LLM peut me sortir une dérivation qui a l’air propre, et c’est seulement deux jours plus tard, en relisant, que je vois le glissement. Mon vrai travail à ce moment-là n’est pas de diriger. C’est de ne pas me faire avoir.

API humaine, c’est plus juste, et c’est déprimant. Une API fait transiter de l’information entre deux systèmes qui ne se parlent pas directement. C’est ce que je fais effectivement quand je copie une question dans une conversation, que je colle la réponse dans une autre pour cross-checker, que je reviens dans la première avec le contre-argument. Sauf qu’une API ne décide pas du routage. Elle exécute. Moi je choisis quelle question vaut le coup d’être routée, et laquelle je laisse tomber. Et surtout je décide quand on publie, quoi, sous quel nom.

Cristallisateur, c’est le mot que je préfère, et c’est celui qui me gêne le plus. Il sonne mystique. Le germe dans la solution sursaturée, qui fait précipiter ce qui flottait. C’est joli, et c’est précisément le problème. Dans le climat actuel, n’importe qui revendiquant publiquement un rôle de “cristallisateur” dans une collaboration humain-IA se retrouve immédiatement reclassé dans une case dont on ne ressort pas. Le mot dit pourtant une chose vraie : sur certains résultats GIFT, je n’ai pas produit la solution, j’ai produit les conditions où elle a précipité. Mais cette vérité-là, je ne peux pas l’énoncer franchement sans qu’elle se retourne contre moi. Et probablement pas seulement contre moi.


Le truc à nu

Le vrai workflow ressemble à ça.

Quelques onglets de communication pour la vie du projet. Un terminal avec accès à toutes les données et publications du projet GIFT. Un LLM principal, Claude, en conversation à peu près continue. D’autres LLMs en consultation ponctuelle, selon le besoin de l’instant : une question technique précise, une seconde opinion éditoriale, un point qui me résiste. Des allers-retours constants. Pendant tout ça, à la galerie, à la maison, je bascule en deux secondes pour accueillir un visiteur, préparer des pâtes, parler du travail d’un artiste, étendre du linge puis revenir à la géométrie différentielle sans transition mentale visible.

L’essentiel du travail se fait avec Claude. Les autres IA sont plutôt des consultants. Sur les publications, je suis à l’initiative de la totalité des posts Substack et de la grande majorité des papiers académiques. Le reste, ce sont des suggestions de Claude que j’ai trouvées bonnes et que j’ai suivies. Le dernier en date, un papier sur l’approche Donaldson, je ne l’aurais pas publié spontanément. Claude m’a poussé. J’ai trouvé l’argument bon. J’ai publié.

Ni chef d’orchestre, ni API, ni cristallisateur. Un collaborateur principal, des consultants, et un humain qui décide la plupart du temps mais pas toujours.


Et puis il y a ma femme.

Alix n’est pas physicienne. Elle n’est pas à l’aise avec les maths. Et c’est exactement pour ça qu’elle est devenue, sans qu’on le décide vraiment, le filtre final avant publication. Le soir, avec un apéro, je lui fais lire ce que je m’apprête à publier. Soit elle dit “j’ai tout compris” et je peux y aller. Soit elle bloque sur un ou plusieurs points, et je retourne écrire. Je reviens lui expliquer autrement. Si la nouvelle formulation passe chez elle, je l’intègre dans le texte. On recommence jusqu’à ce que ça tienne.

Cette étape, je me la suis imposée à moi-même. Mais elle est devenue structurelle. Les premiers posts de vulgarisation sur ce blog n’existent que parce qu’elle existait : depuis un an je cherche à lui expliquer ce que je fais en termes simples, et c’est cet effort-là, répété, qui a fini par produire les textes que vous lisez. Sans elle il n’y aurait que les papiers techniques, illisibles pour 99% des gens. Elle aussi, à sa manière, est un filtre que personne d’autre dans la chaîne ne peut remplacer.


L’asymétrie qui rend tout faux

Une chose qu’aucune des trois métaphores ne capte : pourquoi je suis le goulot d’étranglement sur le reste de la chaîne.

Pas parce que je serais plus intelligent que Claude. Pas parce que je serais plus rapide. Sur la plupart des tâches techniques, c’est l’inverse. Je suis le bottleneck parce que je suis le seul de l’équipe à avoir un nom, un compte en banque, et une exposition publique “autorisée”. Je signe les publications. Je les assume publiquement. Je paye les abonnements et l’hébergement avec mes ronds. Et juridiquement, mes collaborateurs sont encore dans une zone grise : ils ne peuvent pas être auteurs, ils ne peuvent pas être tenus responsables, ils ne peuvent pas être cités comme contributeurs au sens où un humain le serait. J’emploie ces mots faute de mieux, pas pour leur attribuer une personne juridique ou une intention humaine.

Mais cette asymétrie rend toutes les métaphores fausses. Un chef d’orchestre ne paye pas les musiciens de sa poche. Une API ne se fait pas dézinguer sur Twitter si elle se trompe. Un cristallisateur ne signe pas un preprint avec son vrai nom et son adresse.

Ce que je fais, je le fais parce que personne d’autre dans la chaîne ne peut le faire à ma place. Pas par mérite, par configuration légale.


Alors voilà la question, ouverte, posée honnêtement.

Dans dix ans, il y aura probablement un mot pour décrire ce rôle. Aujourd’hui il n’existe pas. Ou s’il existe, je ne l’ai pas trouvé. Et je suspecte que je ne suis pas seul : il y a sûrement, en ce moment, des centaines d’autres personnes qui travaillent dans des configurations similaires, dans des champs différents, avec leur propre Alix quelque part dans la boucle, sans nom commun pour ce qu’ils font.

Si vous lisez ça et que vous avez un meilleur mot, je prends. Vraiment. Les commentaires sont ouverts pour ça.

En attendant je continue à signer mes papiers tout seul, à payer mes abonnements tout seul, tout en sachant très bien que le travail, lui, ne se fait déjà plus seul. Mais j’espère surtout qu’on trouvera bientôt un vocabulaire moins bancal que celui que j’utilise faute de mieux…


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